Et SÉTUE n’étais pas payé-e, dis-moi pourquoi tu travaillerais?

Par Annabelle Berthiaume et Laurent Paradis-Charette, militant-e-s du Comité unitaire sur le travail étudiant (CUTE1) de l’UQAM

Le travail gratuit à l’uni!

La mise en compétition des universités à l’échelle internationale repose en partie sur le travail gratuit effectué par des millions d’étudiant-e-s dans le cadre de leur formation académique. Comptes rendus de lecture, recensions des écrits, demandes de bourses prestigieuses, appropriation d’une nouvelle base de données, recherche et développement, etc.

En effet, les étudiant-e-s travaillent toujours davantage pour augmenter la plus-value de leur dossier académique par rapport à celui de leurs collègues, faisant rayonner du même coup leurs enseignant-e-s et leur établissement scolaire dans la course au financement. Il est donc faux de penser que le travail étudiant en tant que tel ne profite qu’à l’étudiant-e pour faire avancer sa carrière académique. Au contraire, « seulement 6 à 30 % des doctorants décrocheront un poste de prof à l’Université », selon Simon Bousquet du MITACS. Difficile aussi de croire que tous les étudiant-e-s suivent des cours par pur plaisir de la connaissance. Pourquoi s’imposeraient-ils alors le stress et l’isolement qui ont causé un nombre accru de dépressions au cours des dernières années? Aujourd’hui, la très large majorité des étudiant-e-s s’endette et s’inscrit à l’école pour accéder à plus des deux tiers des emplois disponibles au Québec qui requièrent un diplôme d’études postsecondaires, selon le Ministère de l’Emploi et du Développement social du Canada.

Nous devons nous rendre à l’évidence; le travail étudiant dans les universités déborde largement les frontières définies par les emplois généralement encadrés par les syndicats des étudiant-e-s employé-e-s. À l’UQAM comme ailleurs, de nombreuses situations témoignent de tout ce qu’il reste à faire reconnaître comme étant du travail et qui est actuellement donné gratuitement à nos professeur-e-s, nos directeurs-trices et surtout, à l’Université. C’est en regardant tous les efforts et tout le travail non-rémunéré qui profitent aux universités que l’on peut véritablement comprendre les enjeux de l’éducation marchandisée. Les syndicats d’employé-e-s étudiant-e-s ont donc tout intérêt à s’attarder aux diverses formes de travail gratuit qui dépassent leur membership, comme les étudiant-e-s dans les labos payé-e-s en bourse plutôt qu’en salaire (et donc sans protections sociales), les « services » rendus aux superviseur-e-s entre deux contrats de recherche en attendant une nouvelle subvention ou les heures de correction de copies qui dépassent les heures prévues aux contrats d’auxiliaire d’enseignement.

Certes, la ligne entre le travail des étudiant-e-s employé-e-s et celui des étudiant-e-s en tant que tel est mince. C’est toutefois leur statut d’étudiant-e qui les maintient dans la précarité, parce que leur activité principale n’est pas reconnue comme du travail. Les contrats disponibles deviennent donc un revenu d’appoint mais ne permet pas d’enrayer les rapports de dépendance entre les professeur-e-s et les employé-e-s étudiant-e-s qui ont besoin d’un revenu pour manger et de bonnes notes pour continuer leurs études. En plus, de nombreux contrats de recherche sont octroyés spécifiquement en raison des connaissances acquises avant le début du contrat, comme la maîtrise d’une base de données ou d’un logiciel d’analyse spécifique, l’habileté de traduire le jargon technique dans une autre langue, etc.

Pour être payé à sa juste valeur, il faudrait donc que l’ensemble du travail effectué (et nécessaire) pour un contrat soit reconnu. Selon la Loi sur les normes du travail, la formation est considérée comme du travail; elle est donc rémunérée. C’est surtout le cas des boursiers et boursières des organismes publics subventionnaires (CRSH, FQRSC) dont on reconnait la « valeur » de leur production à travers l’octroiement d’une bourse pour leur travail intellectuel. Pour mettre un terme à cette sélection – qui maintient et reproduit les inégalités sociales en éducation – le CUTE propose donc la généralisation de cette rémunération et des protections sociales pour tou-te-s les étudiant-e-s.

Les stages non-rémunérés, une forme d’exploitation banalisée

L’augmentation du travail gratuit à l’université se reflète également par celle des heures de formation obligatoires et non-rémunérées hors de l’école. En effet, le nombre de stagiaires ne cesse de croître dans tous les domaines (arts et culture, communication, éducation, services sociaux).

Cette hausse des heures de stage survient dans un contexte de restructuration des politiques publiques qui subissent régulièrement de fortes compressions budgétaires dans un contexte de sous-financement chronique. Dans les entreprises privées, la crise de 2008 a fait exploser la recherche de main d’oeuvre « belle, bonne, pas chère» au Canada. Le nombre de stages non rémunérés après la formation est évalué à 300 000. Les stages viennent donc remplacer, aux côtés d’autres emplois atypiques (à temps partiel, contractuel, etc.), des emplois à temps plein dans plusieurs milieux.

Loin du stéréotype de l’étudiant-e millennial oisif-ve et geignard-e véhiculé par la droite, le dénominateur commun des programmes avec stages non rémunérés, obligatoires ou non, est la forte concentration de femmes, tant dans les domaines du care que de la culture. Des domaines où l’on assimile l’exploitation à la vocation et aux opportunités de carrière. Ces personnes n’accomplissent leurs études et leurs stages qu’au prix de sacrifices immenses. Cette réalité paraît d’autant plus inacceptable étant donné qu’aux États-Unis et au Canada, les stages des domaines traditionnellement masculins sont souvent très bien payés.

Ainsi, les stagiaires non rémunéré-e-s sont devenu-e-s la partie la plus visible d’une nouvelle catégorie de travailleuses et de travailleurs qui, de par leur statut social ambigu, sont rendu-e-s disponibles pour l’exploitation brutale à laquelle l’économie actuelle donne une apparente nécessité. Leur travail, comme celui que nous effectuons gratuitement dans l’enceinte de nos cégeps et universités, est directement imbriqué dans les restructurations économiques qui exigent toujours plus de travail gratuit.

Nos voix sont plus fortes lorsque jointes à celles des autres, notre action plus puissante lorsque collective. Pour mettre fin au travail gratuit des stagiaires de tous les domaines, nous devons lancer une offensive et organiser une grève générale des stages.

C’est dans cette perspective que les militant.es de la coalition montréalaise pour la rémunération de tous les stages, dont le SÉTUE est membre, vous invite à vous joindre aux activités dans le cadre de la Grève internationale des stagiaires (Global Intern Strike) le 20 février prochain. D’autres actions sont également prévues dans le cadre du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, le 1er mai, journée internationale des travailleuses et travailleurs et en marge du sommet du G7 les 8 et 9 juin 2018.

L’interruption collective et politique des stages est la meilleure façon de faire pression sur les personnes et les pouvoirs profitant de notre travail gratuit. Exigeons le salaire qui nous revient de droit. La grève nous permet de nous mobiliser et de nous organiser collectivement pour défendre le projet d’une société débarrassée de l’exploitation. C’est dans cette perspective que les étudiant-e-s, employé-e-s ou non, doivent joindre leurs voix à la lutte pour la reconnaissance et la rémunération de tous les stages dans des conditions de travail décentes.

  1. Les CUTE sont des groupes autonomes basés sur différents campus qui visent à inscrire le mouvement étudiant dans la lutte féministe pour la reconnaissance du travail reproductif. En outre, les CUTE s’activent à l’organisation de la lutte pour la rémunération de tous les stages quels que soient le niveau d’études, et défendent la grève générale des stagiaires comme moyen de pression à privilégier.

Photo : Facebook – CUTE Campagne sur le travail étudiant