Grève chez Poste Canada, les salaires ne sont pas en cause

Maude Messier

Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) confirme que la grève débutera, dès ce jeudi soir 23 h 59 HAE, à Winnipeg, pour une durée de 24 heures.

La grève se poursuivra ailleurs au pays par la suite. Les annonces seront faites au fur et à mesure, le STTP ne dévoilant pour le moment aucun détail quant à sa stratégie de débrayage.

Winnipeg a été choisie comme point de départ puisque cette ville aura été la première à subir les répercussions de la modernisation de la poste, souligne le syndicat :

« Ces répercussions comprennent, entre autres, une détérioration marquée du service offert à la population et les nombreux problèmes de santé et de sécurité subis par les travailleuses et travailleurs à cause des nouvelles méthodes de travail et des nouveaux équipements. »

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À la veille d’un très probable débrayage chez Postes Canada, l’Aut’journal a rencontré le président de la section locale de Montréal du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), Alain Duguay. Déjà, dans le petit local de la rue Lajeunesse qui sert de quartier général des opérations, on sent bien que tout est fin prêt pour faire face au conflit de travail imminent.

Rappelons que le STTP a déposé lundi dernier une offre globale et finale à l’employeur de même qu’un préavis de 72 heures avant le déclenchement d’une grève, tel qu’exigé par le Code canadien du travail. Si aucune entente entre les parties n’est conclue à la suite de ce dépôt, la grève pourrait être légalement déclenchée dès ce jeudi 2 juin 2011 à 23 h 59.

Au-delà des salaires

Résumer l’ensemble des enjeux de ce conflit de travail au jeu du plus fort sur la question des augmentations de salaires est réducteur.

Alain Duguay n’est toutefois pas surpris que Postes Canada, par le biais de communiqués et de déclarations, s’applique à discréditer les demandes syndicales, à véhiculer des chiffres qu’elle est incapable de justifier par la suite et à circonscrire le discours autour de la question des salaires.

« Ça fait des mois qu’on fait valoir que l’enjeu de ces négociations, c’est la santé et la sécurité des travailleurs, l’augmentation des effectifs, la mise en place d’une assurance invalidité courte durée. Il y a aussi la question de l’instauration de disparités de traitement avec les nouveaux employés, des demandes qui s’apparentent à des clauses orphelins. »

D’abord, le manque d’effectifs dans certaines succursales entraine une surcharge de travail qui occasionne un nombre effarant d’heures supplémentaires et pose des problèmes de livraison de courrier.

De plus, l’implantation de la poste moderne, au coût de 2 milliards $, force également l’instauration de nouvelles méthodes de travail, occasionnant de sérieux problèmes de santé et de sécurité pour les travailleurs.

Loin de s’opposer aux changements technologiques, le syndicat est plutôt d’avis que ces modifications doivent s’accompagner d’études ergonomiques pour sécuriser les méthodes de travail et protéger les travailleurs, ce qui n’est pas le cas actuellement. « On négocie des méthodes de travail pour les 25 prochaines années. La nouvelle poste, ce sont les plus gros changements depuis l’implantation du code postal dans les années 1970. »

Sur la question des disparités de traitement, Postes Canada souhaite réduire de 22% les taux de salaire des futurs employés et créer un régime de retraite et d’avantages sociaux à deux paliers, divisant les employés réguliers à temps complet actuels et les employés temporaires de même que les futurs employés.

Une pratique complètement inadmissible, inéquitable et injustifiable aux yeux du syndicat d’autant plus que Postes Canada a connu une année record en 2009 et enregistré des profits nets de 281 millions $, sans compter que la transformation postale devrait générer des économies de 250 millions $ en productivité.

Un conflit pratiquement inévitable

Les hostilités sont bel et bien enclenchées entre les parties. Les négociations s’enlisent depuis plus de sept mois et l’intransigeance de Postes Canada, campée sur ses positions initiales, n’est rien pour faire avancer les choses selon Alain Duguay.

Des employés de différentes succursales ont décidé de porter des jeans plutôt que leur uniforme de travail en guise de moyens de pression. « Eh bien!, l’employeur a pris des mesures discrétionnaires contre ces employés, qui écoperont de trois jours de suspension fermes, certains pourraient même en avoir six. »

Suite au dépôt du préavis lundi, l’employeur allègue même ne plus avoir à reconnaître la convention collective et s’en remet exclusivement au Code canadien du travail, ce que conteste vivement le STTP, alléguant que la convention doit continuer de s’appliquer.

« Ça se traduit par des conséquences importantes pour nos membres. Les assurances ne se paient plus, il n’y a plus de temps syndical de reconnu, les délégués ne sont plus reconnus par l’employeur, etc. »

N’en déplaise à certains, dans le contexte actuel, la grève constitue le tout dernier recours du syndicat pour mettre de la pression sur l’employeur et le forcer à négocier. « Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on en arrive là. Personne ne souhaite la grève. Ce qu’on veut, c’est un règlement négocié. »

Réaliste, le syndicat sait bien qu’en bout de ligne, c’est le gouvernement qui détient le gros bout du bâton, pouvant forcer le retour au travail par l’imposition d’une loi spéciale, comme ce fut le cas en 1997 après deux semaines de débrayage.

Dépassé le service postal public?

Pour certains, le service postal public doit faire face à la concurrence des entreprises privées, s’adapter au marché et réduire ses coûts d’opérations. Si Postes Canada affirme que les volumes de courrier sont à la baisse, le STTP soutient qu’ils sont toujours supérieurs de 10% à ce qu’ils étaient il y a dix ans, notamment en raison de la hausse du volume des colis et du publipostage direct.

« C’est pour ça que nous, on dit qu’il faut plutôt investir dans de nouveaux services, comme étendre la livraison à domicile, plutôt que de couper dans les services aux citoyens. » Parce qu’au-delà même des revendications syndicales en ce qui concerne les conditions de travail, le STTP estime que c’est bel et bien l’avenir du service postal public qui se joue dans cette négociation.

Déjà, un éventuel conflit sert bien les chantres de la privatisation pour remettre en question la pertinence d’un service postal public. À ce sujet, Simon Tremblay-Pepin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), publiait ce matin, dans La Presse, un article fort éloquent sur le sujet.

Certes, la tenue d’une grève des postes entraîne des conséquences à grande échelle. À noter toutefois que, depuis la grève de 1991, à la demande du syndicat, des ententes provinciales sont conclues de façon à maintenir la distribution de certains chèques d’assistance sociale. Les chèques du mois de mai ont été livrés d’avance et une autre livraison est prévue le 20 juin. Le reste du courrier sera retenu et sécurisé en cas de conflit par Postes Canada.

Le syndicat ne dévoile pour le moment aucun détail quant à sa stratégie. Tant la grève générale que des grèves rotatives sont envisagées pour le moment. Chose certaine, si ce conflit ne fait évidemment pas l’affaire de tous, le syndicat rappelle qu’il détient un mandat très fort de ses membres, qui se sont prononcés à 94,5% en faveur de la grève en avril dernier.

Rappelons que ce conflit concerne 48 000 travailleurs et travailleuses à travers le Canada, dont près de 11 000 au Québec. Le syndicat se dit prêt à négocier jusqu’au la toute fin pour en arriver à la conclusion d’une entente de dernière minute d’ici jeudi soir et ainsi éviter la grève.

Consultez l’article dans son contexte original sur le site de l’Aut’Journal publié le 2 juin.

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