La peur comme projet et la haine en partage

Par Mathieu Melançon, délégué du SÉTUE

Suite au temps des Fêtes et aux réceptions familiales, un grand nombre d’entre nous auront été confronté à un-e membre de notre parenté qui, après un ou deux verres dans le nez, va se sentir obligé-e de se lancer dans une tirade raciste sur la prétendue menace que ferait peser l’immigration sur la province. Que vous ayez confronté l’individu ou que vous vous soyez réfugié-e-s dans votre verre ou aux toilettes, un constat demeure : une partie notable (et très audible) du Québec a peur.

Ça en serait presque drôle…

Cette peur s’exprime de diverses manières. On pensera bien sûr à ces chroniqueurs et chroniqueuses qui vont s’égosiller partout que l’Islam est un danger mortel pour notre société et, du haut de toutes leurs tribunes, proclamer sans gêne qu’elles et ils ne peuvent rien dire sur les musulman-e-s alors que c’est pourtant leur fond de commerce. Au-delà du ridicule de certain-e-s, il serait aisé de se moquer d’une crainte qui semble aussi irrationnelle alors que les populations musulmanes constituent seulement environ 3% de la population québécoise et est bien loin de posséder le pouvoir politique, culturel ou économique nécessaire pour peser véritablement sur les destinées de la province.

… si ce n’était terrifiant.

Mais cette phobie, aussi ridicule puisse-t-elle paraître, a pourtant des conséquences bien réelles qui vont au-delà d’un malaise ou d’une engueulade des Fêtes. Si les élucubrations de certain-e-s peuvent sembler sans conséquence, il est important de comprendre que cette libération de la parole raciste s’inscrit dans un tout et procède justement à la légitimation d’un propos qui, il y a encore quelques années, n’aurait pas eu sa place dans l’espace public.

Les groupuscules racistes ne sont pas nouveaux, mais la démocratisation de l’Internet leur a offert de nombreuses tribunes de moins en moins anonymes, et leur emprise sur le discours social est redevable à la complicité active d’un certain journalisme sensationnaliste qui, dans sa quête de clic et d’audimat, a depuis longtemps abandonné la recherche de la vérité pour se vautrer dans l’excitation des plus basses pulsions humaines. Dans ce cas, il s’agit de présenter toute minorité comme un danger pour les valeurs de la majorité. On se souviendra que, très récemment, une journaliste de grande antenne a inventé de toute pièce une histoire pour s’attaquer à la communauté musulmane à heure de grande écoute. Alors que les faiseurs d’opinions ont résolument pris le parti d’exciter la haine de l’autre, la factualité de l’information devient valeur négligeable.   

De nos jours, les gouvernements péquistes comme libéraux ont décidé de cultiver le sentiment raciste à des fins électorales. La « crise » des accommodements raisonnables fut l’occasion pour la xénophobie de s’étaler pendant des mois à la télévision nationale. La charte des valeurs a fait espérer au gouvernement du PQ de conserver le pouvoir en tapant sur les minorités religieuses. Plus récemment, un gouvernement libéral qui sentait l’eau chaude a abandonné la commission sur le racisme systémique et a entrepris une reprise partielle de la charte afin de tenter de s’accommoder les racistes. Un constat s’impose : non seulement la peur de l’autre s’est imposée comme discours légitime, mais l’État lui-même s’est lancé dans cette entreprise mortifère.

Alors que les racistes se sentent à l’aise de cracher leur peur, que les médias sont trop contents de les relayer et d’y inventer des causes et que les gouvernements embarquent dans cette danse funèbre, il est difficile de ne pas sentir monter les relents d’un passé honteux. Les premiers morts de cette guerre de la haine sont déjà tombés l’an passé à Québec. Pendant ce temps, les groupes racistes gagnent encore en force, imperméables à l’horreur car ils ont déjà déshumanisé ces communautés qu’ils entendent éradiquer. En conséquence, selon Statistique Canada, la peur s’installe chez les minorités visibles alors que les agressions à caractère haineux se multiplient.

De l’urgence d’agir

L’histoire nous apprend qu’au rythme où vont les choses, elles n’en resteront pas là. Alors que la transformation d’une minorité en bouc émissaire se poursuit, il est impératif d’y répondre et d’y mettre fin. À défaut de réponse, d’autres vies seront perdues. Ne nous y trompons pas, qu’importe comment il se définit, le racisme tue. Il est donc absolument nécessaire de confronter les propos racistes partout et en tout temps afin de leur faire perdre leur légitimité et ainsi les renvoyer aux poubelles de l’histoire. Il convient aussi de démontrer notre solidarité avec les groupes stigmatisés pour s’assurer que la peur change de camp. De plus, afin de contrecarrer le discours xénophobe qui s’impose actuellement, il apparaît nécessaire d’identifier les véritables causes du malaise social actuel qui constitue le terreau parfait pour la croissance actuelle de l’extrême droite. Par exemple, en démontrant que s’il y a une minorité qui dispose bien de trop de pouvoir au Québec, le dollar est son seul dieu et le cours de la bourse est son prophète.   

 

Photo : Henri Ouellette Vézina, Impact Campus