Le Devoir : Les cours en anglais à l’UQAM – Passage obligé ou «défrancisation» ?

Le mandat initial de l’UQAM à sa fondation en 1969 consistait à contribuer au renforcement de la différence québécoise en Amérique du Nord

L’anglais fera son entrée à l’UQAM à travers six cours offerts aux étudiants à l’École des sciences de la gestion. Un «passage obligé», a dit la ministre de l’Éducation en invoquant la forte compétition à l’échelle nationale et internationale. D’autres y voient le début d’une «défrancisation» de l’université d’un peuple, d’un égarement peu salutaire de son mandat premier. La fin justifie-t-elle les moyens?

L’offre demeure somme toute marginale, mais elle a fait grandement réagir. Les six nouveaux cours en anglais de l’École de gestion de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) s’adressent aux étudiants étrangers, mais les Québécois qui le veulent peuvent s’y inscrire. Le vice-doyen aux études de l’ESG, Benoît Bazoge, a expliqué qu’il voulait attirer davantage d’étudiants étrangers, jusqu’à en doubler le nombre. S’il y a au total environ 2200 étudiants étrangers à l’UQAM, ils sont près de 800 à l’ESG. «Il n’y a pas de baisse importante du nombre d’étudiants, mais on doit rester dans la course», a dit M. Bazoge en parlant de l’offre de cours en anglais.

La concurrence pour attirer des étudiants est-elle à ce point forte qu’elle justifie l’offre de cours en anglais? Pour Roger Noël, doyen à la Faculté d’administration de l’Université de Sherbrooke, tout dépend de la vision de l’université et de la mission dont elle s’est dotée. «Tout dépend de la quantité d’étudiants étrangers que vous voulez attirer: 20, 30 ou 50 %. Nous, on considère que les étudiants étrangers sont importants, mais on est là pour servir le Québec. On se sert de nos programmes de MBA pour cadres en exercice pour voyager dans le monde et atteindre d’autres étudiants. […] C’est notre façon de faire notre « publicité » dans ces pays-là», a-t-il expliqué en reconnaissant que certaines universités, qui peinent plus que d’autres à attirer des étudiants, pourraient avoir à se tourner vers l’étranger.

Cette course à l’étudiant étranger est malsaine, estime la Fédération des étudiants universitaires du Québec (FEUQ). L’organisation a constaté que la déréglementation des droits de scolarité des étudiants étrangers combinée à une autonomie plus grande des conseils d’administration des facultés dans la gestion de ces sommes a un effet pervers. «Dans les cinq prochaines années, les universités vont pouvoir ramasser la totalité de cette somme générée par les droits de scolarité. C’est un peu la raison pour laquelle l’ESG veut des cours en anglais: pour attirer des étudiants qui paient des droits de scolarité plus élevés», croit Jean Grégoire, président de la FEUQ. Notamment les étudiants des pays anglophones, a-t-il précisé.

Concurrence

Selon Benoît Bazoge, l’autre principale raison qui justifie l’offre de cours en anglais est que, pour être désormais dans la course mondiale des grandes écoles de gestion, il faut multiplier les accréditations internationales, comme l’EQUIS (European Quality Improvement System) ou l’AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business). Ces certifications sont des labels de qualité qui rassemblent les meilleures écoles de gestion dans le monde.

À HEC Montréal, où on offre depuis longtemps le programme de MBA en anglais et, depuis 2005, un programme de formation en affaires trilingue (anglais, français, espagnol), enseigner l’anglais aide à mieux positionner son école dans le milieu des affaires à l’échelle mondiale. «On croit que ça donne un avantage aux étudiants qui nous fréquentent», a indiqué Kathleen Grant, directrice et responsable du recrutement à HEC.

Il y a aussi un peu de cette notion d’accommodement raisonnable. «Par exemple, pour un étudiant australien qui vient trois mois ici, lui demander d’apprendre le français serait trop difficile», note Mme Grant. N’offrir que des cours en français sert bien la population locale, reconnaît-elle. «Mais ça n’offre pas au monde entier cette expérience de venir au Québec et ça ne permet pas à nos jeunes d’ici de côtoyer ces gens-là, qui viennent de partout dans le monde», a-t-elle soutenu. «On fait le pari de multiplier les moyens pour qu’ils obtiennent la meilleure formation possible. Et la réponse de nos étudiants, qu’ils soient du Québec ou d’ailleurs, et des employeurs nous dit que c’est dans ce sens-là qu’il faut aller. Je ne pense pas que ça diminue la qualité du français», a-t-elle ajouté.

Le mandat

Pour Jean-Paul Perreault, président d’Impératif français, le «message» que les établissements d’enseignement québécois envoient doit être tout aussi important que la qualité de la langue. «En offrant des cours de spécialisation en anglais, on va nécessairement dire à l’étranger qui vient étudier ici, dans nos universités de langue française, que le Québec s’américanise et s’anglicise. On nourrit la confusion identitaire», a-t-il noté.

M. Perreault voit une déviation du mandat initial de l’UQAM à sa fondation en 1969, qui était de contribuer, en tant qu’établissement de haut savoir de langue française, au renforcement de la différence québécoise en Amérique du Nord et d’assurer une participation très forte au sein de la francophonie. «Mais j’entends plutôt que nos diplômés vont travailler pour s’assurer que l’anglais va demeurer la langue internationale des affaires», a-t-il dit en déplorant qu’on ne célèbre pas davantage la diversité culturelle. «C’est un témoignage d’abandon.»

En 2001, la Commission des états généraux sur la langue française se préoccupait de la place grandissante de l’anglais comme langue d’usage et d’enseignement. Si on y tolérait l’anglais à la maîtrise ou au doctorat, on y recommandait l’usage exclusif du français comme langue d’enseignement au baccalauréat. Gérald Larose, qui a présidé ses états généraux, ne tolère pas qu’on justifie l’offre de cours en anglais au nom de la concurrence. «Est-ce que notre but est de battre les universités anglophones? C’est quoi, le projet? Il y a une perversion dans la conception qu’on se fait de l’université. L’université francophone, c’est une institution qui participe à la collectivité pour lui permettre de produire des connaissances dans sa langue afin de les transmettre, de les diffuser, de rayonner», a-t-il soutenu. Selon lui, il y a une analogie à faire avec le débat de l’école publique et privée. «On permet que les éléments dynamiques d’une communauté puissent échapper à cette même communauté pour trouver refuge ailleurs», a-t-il souligné.

Nées des recommandations du rapport de la Commission, des politiques linguistiques ont été élaborées dans chaque université québécoise, servant à baliser l’usage des langues. Consciente des inquiétudes soulevées à la suite de l’annonce d’offre de cours en anglais à l’ESG, la direction de l’UQAM a annoncé qu’elle allait saisir le comité de permanence sur la langue et la commission des études pour s’assurer que ses actions sont conformes à la politique linguistique.

Consultez l’article intégral de Lisa-Marie Gervais de l’édition des 5 et 6 septembre 2009 du Devoir.

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