Le président de la FTQ et l’Union monétaire canado-américaine

Tiré de Presse-Toi à gauche!

Mardi 12 janvier 2010, par André Frappier

Dans son allocution d’ouverture d’un colloque de l’Institut de recherche en économie contemporaine le premier décembre dernier à Montréal, le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Michel Arsenault a pris une position pour le moins inquiétante en laissant entendre qu’il pourrait être favorable à une union monétaire canado-américaine.

Il affirmait qu’il ne faut pas fermer la porte à une telle hypothèse qui permettrait une certaine stabilité dans la spirale importations-exportations qui s’agite à chaque soubresaut à la baisse ou à la hausse du billet vert et du huard avec des conséquences importantes sur la santé de notre secteur industrie.

« Je ne suis pas un spécialiste des questions économiques,a-t-il ajouté, mais je sais qu’un problème qui se pose avec acuité et que nous dénonçons depuis au moins six ans, c’est l’ajustement artificiel de notre devise sur le prix du pétrole et donc sur l’économie dopée de l’Ouest canadien, au risque d’asphyxier littéralement le secteur industriel de l’Est, avec la complicité bienveillante, sinon l’indifférence calculée de la Banque du Canada ».

Cette position n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans la logique de libre-échange Canada-États-Unis fermement défendue par Bernard Landry en 1987, qui amènera le Parti Québécois de Jacques Parizeau à soutenir Brian Mulroney lors de l’élection de 1988 afin de ratifier le traité négocié avec Ronald Reagan. À l’époque, Bernard Landry s’inspirait de la structure européenne qui avec le traité de Rome, avait créé l’union douanière entre six pays, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Il ne tenait pas compte cependant qu’en Europe les choses se passent entre pays relativement égaux alors que les États-Unis sont non seulement économiquement beaucoup plus puissants que le Canada, mais disposent d’un poids politique qui lui ont permis de se doter de lois protectionnistes en béton armé tels que le Trade Agreement Act , loi sur les accords commerciaux votée par le congrès en 1974 et qui assure une protection aux producteurs et commerçants américains contre les agissements « déloyaux » de leurs concurrents étrangers.

Elle s’inscrit également dans la lignée des penseurs de l’économie néolibérale tels que Pierre Fortin et Marc Van Audenrode qui placent sur un pied d’égalité la création de l’euro comme monnaie commune entre 13 différents pays de la communauté européenne et la création d’une monnaie commune Canada-États-Unis.

Regardons donc d’un peu plus près la question. Une union monétaire permettrait-elle de sauver les emplois de l’industrie manufacturière ? Selon Mario Seccareccia, économiste de l’Université d’Ottawa présent au même colloque, la part des emplois dans l’industrie manufacturière au Canada est en chute libre depuis les années 2000 mais cette tendance, si l’on fait abstraction des variations cycliques, est à la baisse depuis les années 1950. « La raison bien connue de ces pertes d’emploi dans le secteur manufacturier est la mondialisation avec l’entrée des pays émergents comme la Chine et l’Inde dans le commerce international. S’ajoute à ceci l’accroissement du prix des matières premières, et tout particulièrement celui du pétrole, qui pousse à la hausse le dollar canadien. »

Se pose alors la question, pour faire face à la mondialisation voulons-nous nous imposer une valeur très faible de notre devise, comme le font les Chinois, en appauvrissant les consommateurs canadiens et en augmentant davantage la quantité de devises étrangères dans les coffres de la Banque du Canada ? Sommes-nous prêt à accepter une perte de contrôle de la politique monétaire, et probablement aussi de la politique budgétaire pour favoriser le secteur d’exportation au Canada ? (1)

Le projet de monnaie unique ne correspond ni aux besoins, ni aux réalités de l’économie canadienne. S’il est vrai que les entreprises manufacturières ont beaucoup de difficulté à subsister, il faut se rappeler que la source du problème n’est pas le taux de change, mais la concurrence asiatique. Comme le souligne Stéfane Marion, économiste à la Financière Banque nationale : « Les emplois qu’on perd actuellement dans le secteur manufacturier ne s’en vont pas aux États-Unis. C’est en Chine et en Inde qu’ils s’en vont. Alors, avoir une monnaie commune avec les Américains, ce ne serait pas la solution pour nos entreprises manufacturières. »

Par ailleurs,c’est par la flexibilité de sa devise qu’une économie absorbe les chocs lors d’une crise ou lorsqu’un déséquilibre apparaît . Adopter le dollar américain ou une quelconque monnaie commune avec les États-Unis signifierait que le Canada ne pourrait plus utiliser sa politique monétaire (fixer les taux d’intérêts) pour absorber les chocs qui peuvent affecter son économie . Bref, en abandonnant notre autonomie monétaire, nous disons adieu à la soupape de sécurité de notre économie. Dès lors, c’est l’économie réelle qui doit absorber les ajustements nécessaires, au prix de fermetures d’usines et de flambée du chômage . Si le Canada avait eu le billet vert comme devise, il aurait connu une sévère récession lors de la crise monétaire de 1998. Et il aurait difficilement pu s’immuniser contre la récession américaine de 2001(2). Certains spécialistes se sont rendus compte que la monnaie américaine est en réalité plus volatile que la nôtre. Ils se demandent même si ce n’est pas le dollar américain qui est la cause de la volatilité du dollar canadien. En effet, les déficits budgétaires américains sont tels qu’ils causent des remous dans tout le système monétaire international.(3)

Rappelons-nous la faillite des principales banques américaines causée par les investissements spéculatifs dans le papier commercial, et qui a entrainé des pertes globales de 25% à la Caisse de dépôt et de placements du Québec en 2008, soit 39,8 milliards de dollars, sa pire performance en 43 ans d’existence. On peut donc se questionner sérieusement sur ce qu’il serait advenu à ce moment si notre dollar et par conséquent notre économie avait été liée au dollar américain.

Ajoutons à cela la décision du congrès américain l’an dernier d’allouer soixante et un milliards pour la guerre en Irak et soixante-cinq pour celle en Afghanistan. Ce cent vingt-six milliards de dollars vient s’ajouter aux 533,7 milliards de dollars déjà alloués au titre du budget de la défense pour cette année. Ce chiffre, probablement encore sous évalué, est égal à dix fois le budget militaire de la Chine la deuxième organisation militaire au monde. Le rôle du dollar comme monnaie de réserve, une des sources importantes du pouvoir américain dans le monde, est mis en danger par les déficits budgétaires abyssaux que nécessitent les guerres du complexe militaro-sécuritaire et le sauvetage des banques.

Une union monétaire Canada-États-unis ne se compare en aucun cas avec l’Union européenne (UE). S’il y a des États économiquement plus forts que d’autres, aucun n’a une hégémonie économique comme les États-Unis, dont l’économie est 11 fois plus importante que celle du Canada.(4) Par conséquent si le Canada et les Etats-Unis devaient harmoniser leurs politiques, il est certain que les Etats-Unis ne modifieraient pas leurs politiques de manière substantielle pour servir les intérêts canadiens. Même l’ancien économiste en chef à la Banque royale du Canada John McCallum est d’avis que le Canada ne pourrait en arriver à une « harmonisation des politiques nord-américaines » qu’en copiant les politiques américaines, qu’il s’agisse de fiscalité, de réglementation, de droits de douane, d’immigration ou de politiques sociales.(5)

Cette question ne peut donc être traitée à la légère. Depuis des décennies, nous luttons pour un Québec souverain, pour le plein contrôle de nos politiques, tant sociales qu’économiques, ce n’est certainement pas pour voir notre destinée remise entre les mains du pays le plus impérialiste et qui compte parmi les plus irrespectueux des droits sociaux, de la syndicalisation, et des droits des minorités. Le président de la FTQ devrait refaire ses devoirs, il y a urgence.

(1) Mario Seccareccia

(2) Bérubé, Le Devoir 8 novembre 2007 . (3)LEBLOND, Patrick. « Loin de l’amero ». La Presse, 10 novembre 2007, p. PLUS4

(4) VAN DE WALLES, Michel. « « Les Américains ne voudront jamais rien savoir » François Dupuis ». Le journal de Montréal, 6 novembre 2007

(5)Les leçons de l’Europe pour les Amériques JOHN MCCALLUM L’auteur est député de la circonscription de Markham au Parlement du Canada, ancien doyen de la faculté des arts de l’Université McGill et ancien économiste en chef à la Banque royale du Canada. Texte publié dans LeDevoir du 15.5.01

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