Quelques grèves de femmes dans notre histoire

Par Micheline Dumont, historienne.

La mémoire collective a peu retenu d’exemples de grèves menées par des ouvrières ou des travailleuses. Et pourtant….
En 1924, les allumetières de la compagnie Eddy, à Hull, se mettent en grève : elles refusent de travailler sur deux quarts de travail et exigent de meilleurs salaires. Leur syndicat existe depuis 1919. La compagnie refuse de négocier avec des femmes et réclame un négociateur qui les représente. La compagnie exige aussi que les syndiquées soient congédiées, mais les ouvrières restent solidaires, Elles finissent par obtenir la reconnaissance syndicale, une augmentation de 50% de leur salaire et l’observance de quatre fêtes religieuses. Mais quelques mois plus tard, la compagnie rompt ses engagements et diminue leurs salaires. Les ouvrières reprennent aussitôt la grève et obtiennent gain de cause. Finalement l’usine ferme ses portes sous prétexte de réparations. Cette grève a été très dure. Un boulevard porte le nom des «Allumettières de Hull» à Gatineau.
Durant les années trente, les midinettes se mettent en grève plusieurs fois à Montréal. Les midinettes sont ces ouvrières qui travaillent dans la confection des vêtements. Elles regroupent plusieurs groupes ethniques mais les Canadiennes françaises dominent : elles ont la réputation d’être plus dociles. Leurs salaires sont ridiculement bas et ne respectent même pas la loi du salaire minimum. Les charges de travail sont irrégulières, entre les semaines de plus de 70 heures et le chômage. Elles subissent le harcèlement sexuel. Elles sont souvent à la merci des contremaîtres. La grève de 1937 a beaucoup frappé la population. Cette grève est fort complexe : impossible de résumer les données de ce conflit en quelques lignes, compte tenu des allégeances syndicales diverses, des groupes ethniques impliqués et des réactions religieuses. Malgré tout, les midinettes imposent leur solidarité ouvrière et maintiennent une grève de trois semaines qui leur vaut d’importantes augmentations de salaire ( près de 50%) et la réduction de la semaine de travail à 44 heures. Mais les employeurs ont rapidement dérogé au contrat de travail signé. Malgré tout, comme l’explique l’historienne Andrée Lévesque, cette grève «a permis l’affirmation d’une culture ouvrière dans l’industrie du vêtement m culture qui s’exprime tant au milieu de travail que dans les loisirs des couturières.(,,,) Leur solidarité a marqué l’année 1937».
Les infirmières commencent à travailler dans les hôpitaux surtout à partir des années 1920. Comme les hôpitaux sont régis par des congrégations religieuses et que l’État n’accorde qu’un financement très limité, les infirmières laïques ont des conditions salariales déplorables car on s’attend pratiquement à la gratuité de leur labeur. Le Cardinal Villeneuve déclare en 1936, quand il est question d’une grève des infirmières : «Les infirmières n’ont pas le droit en conscience de faire passer des avantages matériels immédiats avant les obligations morales et spirituelles devant lesquelles rien ne prévaut». Il faut attendre l’année 1963 pour qu’une grève d’infirmières éclate à l’hôpital Sainte-Justine. «Cette première grève marquante dans le réseau de la santé a soulevé à la fois le blâme et la sympathie, indique l’historienne Denyse Baillargeon. Les infirmières ont été blâmées parce que, aux yeux du public, abandonner des enfants malades, ça ne se fait pas. Mais la population a aussi compris que, si des femmes en arrivaient là, c’est qu’elles devaient avoir de bonnes raisons. Elles ne demandaient pas seulement des augmentations de salaire, mais aussi un droit de regard sur leur travail et le droit de postuler à des postes de cadre réservés aux religieuses.» Cette grève a duré trente jours et a causé un impact considérable sur l’organisation du mouvement syndical dans le réseau de la santé.
Par ailleurs, les femmes ont participé comme de raison aux autres grèves des années 1940 et 1950 qui impliquaient à la fois ouvriers et ouvrières. Mais on tient à souligner ici l’énergie et la mobilisation des ouvrières dans trois grèves exclusivement féminines.

Bibliographie
Michelle Lapointe, «Le syndicat catholique des allumettières de Hull», dans Revue d’histoire de l’Amérique française, 1979, vol. 32, no 4, pp. 603-628.
Andrée Lévesque, «Les midinettes de 1937 : culture ouvrière, culture de genre, culture ethnique», dans Yvan Lamonde et Denis Saint-Jacques, 1937 : un tournant culturel, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009.
Denyse Baillargeon, Naître, vivre, grandir. Sainte-Justine 1970-2007, Boréal, 2007. ( Voir «La grève de 1963 et ses suites», pp. 250-256.

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