Le Devoir : Un pacte de dupes

Lucien Bouchard, quelques universitaires et gens d’affaires se sont adjoint quatre anciens membres du mouvement étudiant québécois pour cautionner un «pacte pour un financement concurrentiel des universités». Voilà une bien mince nouvelle, puisque les propositions du «pacte» sont connues depuis longtemps, formulées par la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec (CREPUQ), le Conseil du patronat (CPQ) et autres Institut économique de Montréal.

L’explosion des droits de scolarité figurait également dans des rapports «d’experts» que les gouvernements successifs ont choisi d’ignorer. Ceux-ci ont été tablettés, tout simplement parce qu’ils ne règlent pas le problème de financement des universités.

En fait, même en cas de hausse draconienne des droits, rien ni personne ne peut garantir que le gouvernement réinvestirait les sommes au lieu de se retirer, surtout pas les signataires du pacte. Les forces politiques et démographiques à l’oeuvre aujourd’hui comme demain nous permettent de prédire que ces sommes iraient, en définitive, compenser en partie les baisses d’impôt des dix dernières années.

Une politique d’accessibilité importante…

Inefficace quant au financement des universités, la proposition causerait nécessairement des dommages collatéraux graves. L’économiste Valérie Vierstraete, de l’Université de Sherbrooke, avait mesuré en 2007 l’impact d’un scénario plus modéré: elle concluait qu’une hausse au niveau de la moyenne canadienne, soit un peu plus de 5000 $ (moins que ce qui est proposé), se traduirait par une chute de près de 10 % de la fréquentation universitaire. Qui seront les 22 000 étudiants sacrifiés? Dans une économie du savoir, le Québec n’a pas le luxe de se passer de ces diplômés.

Les droits de scolarité peu élevés résultent d’un choix de société réfléchi et non d’un corporatisme étudiant. Le Québec a fait ce choix parce qu’il était nécessaire de faire un grand rattrapage historique: son taux de scolarisation était anémique par rapport à ceux atteints ailleurs en Amérique du Nord.

Les droits de scolarité peu élevés vont de pair avec la gratuité des formations professionnelles et collégiales ainsi qu’avec l’accessibilité des services d’éducation sur l’ensemble du territoire. Des droits uniformes pour les différents programmes favorisent de plus la mobilité sociale et garantissent l’accès aux emplois bien rémunérés sur la base du talent.

Cette politique de démocratisation de l’éducation a porté ses fruits: les nouvelles cohortes de Québécois affichent des taux de scolarisation comparables à ceux de nos voisins.

Une politique toujours nécessaire…

Mais loin s’en faut pour crier victoire. Encore aujourd’hui, les Québécois accordent moins d’importance aux diplômes et au savoir que les habitants du reste du Canada. Un système pire qu’à l’américaine, tel que préconisé dans le pacte, ne réglerait en rien ces problèmes. Au contraire, il les amplifierait.

Les jeunes issus de familles moins nanties ou dont les parents n’ont tout simplement pas été à l’université auraient moins tendance à s’endetter pour décrocher un diplôme. Cette réticence freinerait encore plus les ardeurs des futurs étudiants en région aux prises avec les coûts de l’expatriation.

Le cercle vertueux de la démocratisation de l’éducation s’inverserait. Plutôt que de voir des jeunes générations dépasser en scolarité celles de leurs parents respectifs, on reviendrait à un système d’hérédité scolaire. Médecin ou avocat, father and son.

La justice sociale par l’impôt

Certains essaient de se donner bonne conscience en proposant un mécanisme de remboursement proportionnel au revenu. Autrement dit, il s’agit de privatiser des coûts qui sont actuellement collectifs. Le remboursement proportionnel au revenu existe déjà et a pour nom commun «impôt progressif sur le revenu». La littérature scientifique montre que les diplômés universitaires «remboursent» largement à l’État les services éducatifs qu’ils ont consommés, de 700 % à 1400 %, selon les méthodologies.

Quant au refrain du chaos des finances publiques, on ne l’a pas beaucoup entendu quand les gouvernements successifs ont accordé des baisses d’impôt de plusieurs milliards de dollars depuis 10 ans, jusqu’à nous plonger en déficit. Nous voyons difficilement comment conclure un pacte sur la tarification sans prendre en compte l’ensemble des sources de revenus du gouvernement. Après avoir réduit considérablement le fardeau fiscal des générations ayant vécu l’âge d’or des droits de scolarité bas, on transfère la facture aux jeunes à venir, de moins en moins nombreux, qui devront payer de plus en plus longtemps pour leur formation.

Ne nous méprenons pas: nous ne sommes pas contre un débat sur l’accessibilité et le financement de l’éducation, bien au contraire. Nous jugeons cependant impératif de dénoncer une position inique et inefficace, qui éloignerait le Québec des principes de démocratisation de l’enseignement supérieur qui l’ont guidé depuis près d’un demi-siècle.

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Collectif d’anciens militants des mouvements étudiant et jeunesse

Ont signé ce texte: Daniel Baril, Geneviève Baril, Pier-Alain Benoît, Daniel Bernard, Pascal Bérubé, Geneviève Bond-Roussel, Pier-André Bouchard St-Amant, Philippe Boucher, Julie Bourdon-Richard, Katherine Boushel, Jean-Patrick Brady, Nicolas Brisson, Clairandrée Cauchy, Jocelyn Caron, François Corriveau, Marie-Hélène Croteau, Karine Duperré, Nicolas Fournier, Nicolas Girard, Philippe-Olivier Giroux, Samuel Gosselin, Francis Hogue, Patrick Howe, Mathieu Jeanneau, Farouk Karim, Frédéric Lalande, Frédéric Lapointe, Benjamin Laplatte, Atim Léon-Germain, Bruno Longval, Pascal Marchi, Étienne Marcotte, Johanne Paquin, David Paradis, Jonathan Plamondon, Vincent Ranger, François Rebello, Édouard Reinach, Christian Robitaille, Marie-Pierre Rouette, Marie-Claude Sarrazin, Dany St-Jean, Philippe-André Tessier, Guillaume Vaillancourt, Akos Verboczy et Nick Vikander.

Consultez l’article intégral paru dans l’édition du 1er mars 2010 du Devoir.

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